Lettre de Guy Môquet et instrumentalisation de l’Histoire
L’Histoire est une science littéraire qui étudie les faits et les événements du passé. Cette simple définition peut être enrichie avec les propos d’Henri Irénée Marrou extraits de son livre L'Histoire et ses méthodes : « L'histoire est une discipline scientifique, riche de longs siècles d'expérience, et en possession d'une méthode originale élaborée peu à peu et progressivement affinée au contact de son objet. […] Un critère analogue pourrait servir pour toutes les autres sciences ; moins qu'aucune autre l'histoire ne peut être comprise de manière pleinement satisfaisante si on n'en récapitule pas la genèse : seule l'histoire même de l'histoire peut nous faire prendre conscience de l'existence et de l'originalité de cette tradition d'atelier, de cet ensemble de procédés techniques éprouvés qui constituent la méthode historique. »
Ainsi, Guy Môquet fait partie des figures historiques marquantes de la Résistance par son engagement, par l’histoire de son arrestation et par la fin tragique qu’il a connu, ainsi que ses 26 camarades livrés en tant qu’otages aux nazis, car membres du parti communiste pour la plupart d’entre eux, tous fusillés le 22 octobre à Châteaubriant. La lettre émouvante qu’il laisse à sa famille, juste avant de mourir, alors qu’il a dix-sept ans, témoigne de ce drame.
Que notre pays fasse œuvre de mémoire, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, sur les hommes et les femmes qui se sont engagés pour la liberté contre la barbarie nazie est légitime. De même, il est important que les programmes d’histoire nous permettent d’étudier cette période, de comprendre le sens de l’engagement de celles et ceux qui ont choisi la Résistance, comme de comprendre aussi pourquoi la France fut dramatiquement divisée pendant ces années d’occupation. À ce titre, nombre de lettres de fusillés sont présentes dans les manuels d’histoire des élèves et étudiées depuis des années.
Cependant, faire de l’histoire en classe c’est construire une réflexion rationnelle sur le passé. Notre travail d’enseignant n’a rien à voir avec une démarche qui vise à susciter l’émotion sans distance critique, sans replacer un témoignage, aussi poignant soit-il, dans son contexte historique. Or, la lettre de Guy Môquet, ne dit rien de son engagement, elle n’évoque que son amour de la patrie, de ses parents, de sa famille et son sens du devoir.
De plus, transformer les lycées en lieu où s’exprime l’ « Union Sacrée » de la nation à travers son Président et sa jeunesse est contestable. Imposée aux chefs d’établissement cette commémoration vise à organiser une sorte de « communion » nationale entre le chef de l’État et les lycéens voire les collégiens, qui devront s’y soumettre.
Enfin, il est étonnant, par les temps qui courent, de se référer à la mémoire et à l’esprit qui ont animé la résistance. Permettez-moi de vous rappeler quelques décisions prises par le CNR (Conseil National de la Résistance) dans son programme adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944 :
C’est justement parce que nous distinguons l’histoire et la mémoire, l’ense ignement et la morale, la raison et l’émotion, que nous refusons de participer à cette commémoration imposée au mépris de toute considération pédagogique.
C’est aussi parce que nous avons le souci, en tant que citoyens, en tant qu’enseignants, de préserver l’école de toute tentative d’instrumentalisation dont elle pourrait faire l’objet à des fins partisanes. C’est là le sens de notre conception de l’école républicaine et laïque.
Par ailleurs, nous trouvons contestable, sur le fond et sur la forme, l’intervention de Monsieur Guaino, conseiller spécial auprès de Monsieur le Président de la République, en vue de stigmatiser les enseignants refusant la lecture de la lettre. Sur le fond, car M. Guaino n’a aucune légitimité démocratique pour se mêler des affaires de l’Etat. Sur la forme, car il accuse les enseignants de n’avoir « aucune conscience de ce qu’ils doivent à la Nation », alors qu’au contraire, c’est en fonction de l’éthique et des devoirs des professeurs, compte tenu de leur statut et des programmes fixés par les textes officiels, qu’ils réagissent ainsi à la demande qui leur est faite.